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Jusqu’où ira la mathématisation du monde?

Aymeric Converset

Aymeric Converset

Responsable Gestion Quantitiative

Des grandes découvertes à l’hyperconnexion de notre société, la maîtrise des chiffres et la quantification des choses ont été déterminantes.

Article publiée sur letemps.ch

Galilée prétendait que le livre de la nature s’écrit en mathématiques. Force est de constater que le roman de nos vies s’écrit de plus en plus en chiffres. Le nombre est partout.

Le bracelet connecté pour mesurer notre effort physique, les mesures médicales, la kyrielle d’indicateurs économiques et les diverses applications (vins, restaurants…) pour quantifier l’attrait des choses sont des exemples parmi tant d’autres de la place centrale qu’ont le recueil et l’analyse de données dans nos vies.

L’avénement de l’empire des statistiques

Dans le livre Quand le nombre s’est fait nombre, Olivier Rey décrit ce fait de société qui a colonisé notre écosystème. Il retrace de façon précise l’histoire de la quantification et son extension au fil du temps. Alfred Crosby, professeur d’histoire à l’Université du Texas à Austin et auteur de livres sur les raisons de la conquête du monde par les Européens, met en avant la mentalité de ces derniers quant à la quantification de la réalité pour expliquer leur expansionnisme. Les racines de la lecture mathématique du monde sont très lointaines, mais selon Crosby le passage d’une perception qualitative à une perception quantitative de la réalité a connu une brusque accélération entre 1250 et 1350, et même plus précisément entre 1275 et 1325. Un demi-siècle d’innovations (horloge mécanique, premier canon, cartes marines, peinture en perspective, comptabilité en partie double…) vont marquer un tournant dans l’Histoire. Par la suite, une nouvelle accélération va avoir lieu selon Olivier Rey dans la première moitié du XIXe siècle, avec l’explosion des statistiques numériques qui sont des méthodes puissantes pour quantifier. Depuis, l’empire des statistiques ne fait que s’étendre sur tous les sujets. La finance est un des domaines où la mesure par les statistiques et les mathématiques a pris une prépondérance inouïe avec l’avènement des stratégies quantitatives, de la gestion du risque et des collectes de données.

Quelles sont les raisons de cette quantification de la société? Observer est à la base de la recherche scientifique et de l’innovation. La mesure par interprétation mathématique est un moyen très efficace pour observer et comprendre. Le célèbre physicien anglais William Thomson exprimait très bien cette nécessité de mesurer: «Quand vous pouvez mesurer ce dont vous parlez et l’exprimer par des nombres, vous savez quelque chose à son propos; mais quand vous ne pouvez l’exprimer par des nombres, le savoir que vous en avez est pauvre et insuffisant.»*

La mesure statistique, qui est un résultat de la quantification, va combler un besoin de représentation de la réalité tout en la simplifiant. Elle donne un avantage compétitif décisif à celui qui l’utilise avec la découverte de mécanismes cachés. Les grandes entreprises technologiques mondiales sont typiquement dans ce schéma d’observation de la réalité au travers des mathématiques. L’accélération fulgurante de la mathématisation du monde que nous sommes en train de vivre est rendue possible par la croissance exponentielle des capacités de calcul et de stockage de données. A titre d’illustration, le superordinateur japonais Fugaku est 415 000 fois plus puissant que celui d’Intel de 1997.

«Un fait social total»

Nous sommes en train de vivre une révolution industrielle. Avec tous les progrès de robotisation et d’intelligence artificielle, la quantification est le socle de cette révolution. Il apparaît assez évident que cette tendance va se poursuivre et prendre de plus en plus de poids dans le fonctionnement de la société, mais aussi de l’Etat, avec des mécanismes qui peuvent nous choquer aujourd’hui.

L’exemple du crédit social chinois est souvent cité comme une dérive intrusive de la quantification. Ce procédé de notation des entreprises et des citoyens est très souvent caricaturé dans la presse occidentale. Mais ce système est en train de s’étendre avec les premières villes européennes comme Rome ou Bologne, qui sont en train de mettre en place des dispositifs similaires avec des incitations pour les «bons» citoyens. Il semblerait que ce crédit social soit une illustration des dérives de la quantification, mais notre quotidien est déjà façonné par des mécanismes du même type (notation bancaire, classification sur les réseaux sociaux, montres connectées visant à réduire la prime d’assurance maladie, certificat covid…). Cette surveillance numérique aurait été décriée il y a encore quelques années mais nous laisse indifférents maintenant dans la plupart des cas.

Lire aussi: La Chine a commencé à noter ses citoyens (Julie Zaugg, Hongkong – pour letemps.ch)

La quantification est un «fait social total», selon la définition de Marcel Mauss. L’appréciation quantitative est à la base de la recherche scientifique et nous permet d’innover et d’être plus efficace. La question n’est donc pas de savoir si le phénomène va s’amplifier mais plutôt de s’interroger sur ces champs d’application et dans quelle mesure la société est prête à accepter cette intrusion dans l’intime.

Est-ce que nos vies peuvent être totalement traduites et interprétées en mathématiques?


* Conférence Electrical Units of Measurement prononcée le 3 mai 1883 devant l’Institution of Civil Engineers.

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